Perdre la boule

21 03 2023

C’est un rituel depuis toujours, premier décembre, journée internationale de mon sapin. Tout est en place, sapin, pied, boites de boules, guirlandes, lumières que je prépare dans le même ordre chaque année. C’est important l’ordre, ça nous aide à contrôler ce qui se passe, à s’assurer qu’on n’oublie rien, que chaque étape est respectée jusqu’à la grande finale. Chaque année. Pareil. Tu n’es pas toujours d’accord avec moi là-dessus, je sais bien. Ton petit côté artiste t’amène à faire les choses selon le moment, quand ça te plait, si ça te tente, dans le plus grand des désordres que l’on puisse observer, mais tu sais que j’ai raison. Tout se passe bien comme prévu quand les choses sont prévues. Pas de surprise, pas d’inattendu, comme une pièce de classique à laquelle je suis chef d’orchestre. De la première note jusqu’à la grande finale. La fin, cette boule magnifiquement confectionnée, faite de verre soufflé, d’un blanc translucide avec une étoile dorée incorporée en son centre. Elle a sa place toute spéciale au centre du sapin, à la fin, le centre de l’attention. Tous nos amis l’on dit, la famille aussi, cette boule est vraiment unique. C’est moi qui la mets, qui l’installe, au centre, chaque fois, quand tous les points sur la liste sont cochés, pied, sapin, lumières, guirlandes, boules et BOULE. Tu m’as toujours laissé faire, en fait presque toujours, sauf la première fois, la première fois qu’on habitait enfin ensemble, ça avait pris 3 ans à le faire, fallait que tout soit parfait. Quand Noël est arrivé, c’est là que j’ai vu ce côté de toi qui me déplait tant, cette nonchalance continue qui remplit ton âme. Tu disais que j’avais un peu pété les plombs, mais qui pense à mettre les boules avant les lumières sérieusement ? Tu es simplement faire ce que tu fais de mieux, te sauver dans ton coin pour y faire je ne sais quoi d’inutile. J’ai terminé sans toi, c’était parfait, le sapin était parfait. La suite des choses tu la connais, tu n’es plus jamais revenu m’aider à faire le sapin, tu m’as laissée encore une fois seule dans mon coin à faire cette tâche complexe toute seule. Cette année, ce n’est pas pareil. J’avance, mais c’est un peu différent. Tu as décidé d’être pas dans la maison du tout cette fois, ça brise un peu mes repères et l’envie de le faire. Par chance, ma liste reste là pour me guider dans chaque étape. Pied, sapin, lumières, guirlandes, boules, BOULE… BOULE ???

Je m’effondre en un instant sur le divan, devant le sapin divin qui attendait son illumination, sa grande finale, le crescendo, le dernier crochet dans ma liste de choses à faire. Cette année, tu as décidé de te jouer de moi, tu n’es même pas là pour voir cela en plus. Tu as bien choisi ton moment pour que je m’effondre. Toi et tes trucs non planifiés, de dernière minute et aléatoires. C’est bien toi et ton manque flagrant de préparation, d’ordre de respect des normes. On ne fait pas ça s’enfuir, une semaine avant le sapin, avec la boule que sa grand-mère nous a donnée, et ce pour toujours!





Laurence est au bar

16 03 2023

Laurence est au bar le soir. Laurence est au bar le matin.

Laurence est barmaid le soir. Laurence est barista le matin.

J’ai tendance à m’assoir au bar, simplement parce que ça me donne l’impression d’être moins seul que je le suis vraiment. Simplement parce qu’il y a toujours de l’action, si ce n’est pas le bruit des préparations et de simples conversations. Les bars sont bien vivants, plus que moi à cet instant. Toujours quelque chose devant, autre que le vide d’une chaise ou d’un manque de conversation. Je suis au bar, matin et soir. Démarrer avec un peu de caféine, quelques lignes d’une héroïne, le son des machines qui baragouine des breuvages qui assassinent. Je ne suis qu’un voyeur de bar. Là et las, plus le soir que le matin. Laurence est au bar, donc moi aussi. Je ne suis pas là pour elle, mais elle est là pour moi. On est simplement là. Le soir pour calmer l’excitation de la caféine, le matin pour faire disparaitre l’odeur de robine. Moi pour y perdre mon temps, elle pour gagner sa vie, matin et soir, elle aussi.

Laurence est au bar le soir, Laurence est au bar le matin. Je ne sais pas si c’est le fait que je sois dans un autre endroit, ou bien si c’est moi, mais Laurence ne se ressemble pas.





Le retour à la normale

14 03 2023

Où est rendu le monde? Vraiment, il est où? La fin d’une pandémie, le début d’une vie normale, rien ne l’est plus, rien n’est revenu comme « avant ». Certains travailleurs n’ont pas vu de changement, que ce soit sur les sites de construction, suite au retour en classe des étudiants et bien d’autres milieux. Un peu différemment, pas totalement. Les bureaux déserts du centre-ville hantent Montréal. La diplomatie est de mise, le manque d’employés et le manque de preuve que c’est mieux ou pire de travailler de la maison ou pas. On ne froisse pas les uns pour garder les compétents, on ne froisse pas les autres simplement par équité. La panique s’installe quand l’entreprise parle d’un 40% de retour au travail, 2 jours par semaine, les employés demandent des paiements pour les lunchs, le transport, les vêtements, le temps que l’on perd de l’autre. La guerre de l’efficacité déclarée. Les uns réclament la collaboration inefficace, les autres, une perte de temps, de leur temps, parce que le trente, quarante-cinq, soixante ou quatre-vingt-dix minutes, deux fois par jour, d’improductivité personnelle est gravement touchée par le retour au travail et avec raison. Le milieu des uns ne fait pas le bonheur des autres. On s’enlise dans ces discussions sans décision. On recule quand la masse quitte le navire parce que le voisin offre aujourd’hui ce que l’on avait hier.

Le réel impact est difficile à saisir. Mon réel impact s’est fait sentir plus vite que je ne le croyais. Tenir le fort, être présent, savoir que certains souffrent de cette solitude prolongée, être là. Bien que la majorité d’une équipe de plus de quinze employés ne souhaite pas tant retourner au travail, certain le font par « obligation », pour faire plaisir, mais se rendent compte rapidement de l’efficacité de mettre cinq développeurs dans une salle pour la priorisation, la ségrégation des tâches, le mentorat, le coaching, la démo des tâches réalisées, la planification du prochain cycle. Un jeudi après-midi, une fois par deux semaines. Que ce soit cette personne vivant seule, à plus de trente minutes de Montréal, vivant des moments difficiles, le plaisir de retrouver ses collègues, au moins deux fois par semaine, si vous y aller, faite lui signe, elle ira vous tenir compagnie pour la journée. La solitude et les événements de la vie, votre présence sera simplement de mettre un baume sur un vide que plus personne ne soupçonne. Sinon que ce soit pour changer d’air, pour finalement organiser un lunch avec un collègue que l’on n’avait pas vu depuis longtemps (surement avant la pandémie), chose que l’on faisait avant, régulièrement. Ceux qui l’essaie, y trouve que du positif, même si le train n’est pas passé, si le bus a fait fausse route ou si quelqu’un c’est lancé devant un métro, ce qui retarde leur arrivée.

Tout coûte plus cher avec le retour au travail. C’est un peu une roue dans laquelle on est prise. Le coût de transport, de vêtement, de nourriture, mais surtout de temps. Passer par exemple d’un coût de transport de 0$ vers 95$ par moi (meilleur des cas sur l’ile de Montréal). Les restos ayant été désertés, les prix ont augmenté pour survivre, mais pour s’adapter aussi à l’inflation. On s’habille plus de la même façon quand on sort en ville pour aller travailler, en fait on ne s’habillait plus tellement. Le temps que l’on « perd » à écouter un collègue nous raconter sa vie, sa veille, son weekend. Le coût du temps, pour les familles avec des enfants. Comme si, l’avant n’avait jamais existé. L’avant cette peur qu’on avait d’envoyer tout le monde à la maison. L’avant où j’ai dit à mon patron, ça sera beaucoup plus difficile de ramener les gens au bureau.

Et moi? Moi j’ai perdu beaucoup de repères dans cette expérience. J’ai tenu mon équipe le plus possible ensemble pendant la pandémie. J’espérais un retour, pour moi, pour mon équipe. Ils ont la chance de ne pas avoir un patron dans leurs chaussures et un patron bienveillant. Avant, en un coup d’œil, je décelais cette petite veine dans le front qui signifiait un stress peut-être un peu trop grand, le temps d’aller leur pousser une blague ou de les sortir de là pour relativiser la situation et leur apporter mon aide. Je ne peux plus le faire aussi facilement, les caméras souvent fermées ou les sourires, le temps d’une caméra et la quantité phénoménale de rencontres qui s’enchainent sans arrêt. Avant, je croisais les gens qui avaient le même rôle que moi, on pouvait comparer et se consoler, notre réalité était bien souvent très similaire, on pouvait faire front commun. J’étais aussi un de ces solitaires un peu introvertis qui prenait plaisir à croiser les collègues passés ou présents. Aujourd’hui, quand je fais ce trajet de trente minutes qui me sépare de mon boulot, c’est pour y trouver des étages bien vides, je dirais même par moment désert, qui étrangement me laisse croire que je suis tout seul dans cette expérience qu’est le travail. On ajoute à ça un patron qui n’est pas le spécialiste de la tape dans le dos, on obtient un cocktail un peu nocif pour la psyché qui se fracture doucement, fatigue qui augmente avec la motivation qui diminue. Et ça, c’est moi… mais quand tout lâche, on se rend compte que beaucoup sont dans la même situation. Ma solution? Du moins une partie… C’est de l’essayer… collectivement, d’être là, pour nous, pour les autres.





La peur

23 09 2021

Survivre, c’est un peu ce que l’on souhaite tous à un moment ou à un autre. Que ce soit par peur que tout s’arrête ou par simple narcissisme, on souhaite à un moment ou à un autre la vie éternelle. On souhaite ne pas pourrir seul dans un coin, du moins la majorité de nous. On s’encombre de bien, d’animaux, d’enfants, pour éviter le silence, pour éviter de laisser derrière nous qu’un petit nuage de poussière. On ne sait jamais quand tout ça s’arrêtera et quand ça s’arrêtera, que restera-t-il de tout ce que l’on a fait pour ne pas disparaitre à jamais? Est-ce que tout ceci aura valu la peine, est-ce que tout ceci aura valu la peine? Essais et erreurs depuis des millénaires, un petit pas pour l’homme et pour la fin de l’humanité. On tente de se montrer à nous même que l’on a fait évoluer quelque chose quelque part. On tente de démontrer que l’on va plus vite, plus loin, plus longtemps tout le temps. On finit par s’ennuyer toujours plus rapidement, on arrive à cette fin à la vitesse de la lumière, celle qu’on ferme sur un cercueil vide. On ne se souvient plus pourquoi ni comment on est arrivé là, personne ne le sait, personne ne se pose plus la question. On fait les choses par mission, par ambition, par habitude. On ne se demande plus pourquoi on a commencé, pourquoi on a arrêté telle ou telle chose ? On reste à la maison par peur d’attraper un virus, un accident ou simplement de tomber, par terre ou en amour. On sort parce qu’on ne veut pas avoir passer notre vie à ne rien faire, on fait tout, l’adrénaline au fond, on risque, chaque minute de trop pour frôler la mort ou pire encore, un handicap qui fera qu’on reste dépendant du reste du monde pour le reste de l’éternité. On dort, on rêve, on se croit dans nos petites vérités. On juge, on est tous juges de quelqu’un quelque part, par habitude, parce qu’on nous a montrés, pourquoi les autres seraient meilleurs que nous? On tente par tous les moyens d’avoir le contrôle, sur les autres, sur ce que l’on fait, sur ce que l’on est, sans arrêt, on aime ce contrôle, que ce soit par petites bouchées ou par ambitions bien plus perverses. On tue, on procrée, on crée, on détruit pour les mêmes raisons. On court, on dort, on reste là, immobile. On aime, on déteste, on s’en fout un peu, malgré tout, au fond, parce que qu’est-ce que ça change au fait? On se souvient, on oublie, les mêmes choses, mais pas les mêmes gens et pas de la même façon. On se bat pour être unique, différent, unitaire, seul, mais en groupe. On divise et subdivise nos groupes sociaux pour s’en assurer. On veut l’égalité, mais on veut être différent. On se dit simple, mais on a de la difficulté à expliquer, qui on est, ce que l’on fait là. On écrit, on chante, on lit, on produit beaucoup de mots, beaucoup de bruit pour être accompagner dans cette solitude pour que ça reste quelque part, sans même se préoccuper du pour qui, du pourquoi. On s’instruit, on s’abrutit, on s’intoxique pour se sentir envie, toujours, sans arrêt. On finit par tourner en rond, en spirale, en boucle, pour se réveiller enfin malheureux, blaser et seul. On se donne des missions; guérir, aider, aimer, sauver le monde, simplement pour se donner bonne conscience, pour faire quelque chose, pour avoir bonne conscience, pour avoir en soi confiance. On s’explique mal la fatalité de nos vies, on vit mal cette réalité. Demain, je pourrais m’éteindre? Vraiment? On va laisser une poignée de souvenirs, parfois bons, parfois un peu tristes, sans qu’on l’aille vraiment voulu, sans avoir pu contrôler l’impact de nos actes modulés par tout ce qui fait qu’on a peur d’être en vie, le temps que ça durera. On oublie trop souvent de lâcher prise, d’être heureux, de comprendre pourquoi on fait les choses, simplement de les vivres, parce que ça nous fait du bien, un moment, peu importe sa durée. On fait les choses pour nous, on fait les choses pour les autres pour nous, on fait des choses jusqu’à ce que l’on soit plus en mesure de les faire, par fatigue, par ennui ou par manque de vie. J’écris parce que je veux me souvenir. J’écris parce que je dois garder hors de ma tête ce qui m’effraie. M’éteindre un jour.





Dans un cube

10 01 2021

Dans mon cube, je connais les murs par coeur, à force de m’y heurter de jour en jour comme un prisonnier. J’ai fait de long en large, de large en long, j’ai même osé des diagonales, juste pour voir si ça ferait moins mal. Vous savez, quand vous connaissez si bien un endroit qu’il ne sent plus rien, il ne sent même plus chez soi parce qu’on ne sait pas vraiment ce qu’autre chose sent. Ah! au début ça va! C’est nouveau, rester chez soi et profiter de la proximité de notre nid, aujourd’hui ça fera bientôt un an et ça me semble infini. L’avantage devient le désavantage, se réinventer devient une habitude. Moi qui n’avais pas besoin de personne, qui était fort seul et bien seul, je me rends maintenant compte que je profitais des gens à leur insu. Je profitais des odeurs, des regards, des sourires ou même d’une main sur un bras ou une épaule, qui était une habitude invisible, mais tout ça est devenu absent. L’accumulation du silence, de la poussière et de la routine pèse en lourdes couches les unes sur les autres, cachant de plus en plus la lumière et l’espoir que tout soit derrière soi. La solitude en bloc, le choix de cette solitude au profit de la vie, on ne connait jamais si bien ce cube. On a beau se faire des bulles, même elles deviennent familières et habituelles. Surement que le temps aurait été vraiment plus long, mais l’expérience d’une communauté à laquelle on appartient, que l’on partage dans la vie de tous les jours, ces échanges pleins de hasard, de découvertes, de partages restent sans doute la meilleure façon de rester heureux. Les grandes familles, vivant dans la même boite sont-elles plus heureuses? Je n’en sais rien, car de mon cube je n’y vois rien.





Qui a tué les spaghettis

24 06 2019

J’étais là autour de la table à attendre de me faire servir, c’était la première fois que ça m’arrivait, c’est moi qui cuisine normalement. Pas parce qu’elle ne veut pas, mais parce que j’aime ça, ce n’est pas vraiment important c’est chose là, du qui fait quoi et quand, c’est plus important de comprendre pourquoi ça se passe ainsi, sans brimer la vie de personne qui participe à l’expérience. La première fois en deux ans, j’avais hâte, j’avais mis la table, ouvert la bouteille de rouge, servi les verres pendant la préparation parce qu’un verre de vin en cuisinant, ça fait aussi parti de la recette. La radio jouait ce qu’on lui avait demandé, Folk-Indie, j’ai toujours été fan de guitare-voix. L’heure filait doucement au son de Bon Iver, dans la maison flottait un arome italien bien connu. C’était la première fois, les pâtes c’est toujours un bon premier choix, surtout avec moi, pâtes, pain, patates, peu importe ce que l’on en dit. Les discussions étaient rares, efficaces, on se connaissait depuis près d’un an maintenant et j’ai toujours été un homme de peu de mot, du moins tant que le vin ne faisait pas effet, après je m’emportais dans des tirades passionnées parce que c’est un peu ça ma vie. Elle tient à peu de choses, mais elle m’impressionne toujours, ces gens, ces lieux, enfin tous ces petits riens qui en font un univers magique. On se parlait peu de boulot, peu de nos familles, peu de nos vies. On savourait le temps ensemble, parce que c’est tout ce que l’on connaissait. Deux mondes, deux réalités, deux êtres ensembles dissociés de tout. Pourquoi ce soir elle décida de faire le repas? Peut-être que tout ça avait changé, ce temps où l’on vivait bien, où l’on ne décidait de rien, où la vie nous trimbalait dans son courant. Peut-être je me faisais trop d’idées, tant d’histoire je suis capable de me raconter. On riait beaucoup semble, tous les jours, je pense à elle, simplement dans le but de la revoir, de la sentir, tout près, là. Les dernières semaines avaient été plus difficiles, d’un manque de conversation elle est passée au secret. On les a tous, mais pourquoi maintenant, elle le faisait consciemment ? Le vin avait goût un peu plus amer, la chaleur étouffante de la canicule y étant surement pour quelques choses. Le pain sorti du four, la valse de service à la table commença. Quand atterrit devant moi mon grand bol de spaghetti, je compris que tout était fini. Fourchette et cuillère à la main je me suis retrouvé impuissant devant mon assiette, rien à faire avec ces armes de guerre, sans la regarder j’ai su que c’était notre dernier repas, je déposai ma fourchette et conserva la cuillère, il n’y avait plus rien à faire, on avait tué les spaghettis.





Famine

28 04 2019

Faim. J’ai toujours faim. Toujours soif aussi. Je bois pour oublier que j’ai faim. C’est une bonne raison, parce qu’il en faut toujours une raison, on aime s’en donner. J’ai rien de quelqu’un qui mange pas, personne s’en doute, sauf quand on pose des questions, je ne mens pas. Je n’en parle pas, mais je ne m’en cache pas. Les gens ne comprennent pas, il me regarde et ne savent pas, ne peuvent pas savoir. Je ne mange pas parce que j’ai eu une indigestion, ça surprend parfois, mais c’était une grosse indigestion. J’ai un passé indigeste, qui ne se réduit qu’à des souvenirs lourds sur l’estomac. Peut-être que je mangeais trop vite, trop souvent. Que je ne mâchais pas assez, je prenais pas mon temps, des fois ça passait de travers, je m’étouffais, ça prenait toujours un temps à me remettre. Là, j’ai juste décidé d’arrêter de manger. D’un excès à l’autre si on veut, ça souvent été comme ça dans ma vie. Je sais que la famine ne me fera pas mourir, elle me rend parfois juste triste. Je pleure de faim, comme on meurt de faim. C’est pour ça aussi que je n’écris pas, parce que ça prend une raison et quoi de mieux que la faim? Je me souviens des belles années que je mangeais à pleine bouchée, l’indigestion me tenant éveiller, je pouvais écrire, jour après jour sans même fermé un oeil, sinon deux. Aujourd’hui, juste l’idée du repas me fait fuir. À pleine jambe, même si je n’ai jamais goûter, j’aime mieux ne pas prendre de chance, j’en ai assez pris déjà. Je me dis que je pourrais peut-être pas mourir comme ça, du moins je suis en train de vieillir comme ça, à chaque jour qui passe, je me souviens des ces années où je sais pas si c’était plus simple, de juste pas me poser de question, et de mordre à pleines dents. À l’aube d’un autre printemps, je me dis qu’il serait peut-être temps que je m’alimente mieux tout simplement.





La vague

6 10 2018

Bon matin,

Je t’écris parce que je t’aime, tout simplement. Je sais que tu me connais et que je ne dis pas les choses aussi simplement. J’ai vu samedi, tes yeux se remplir d’eau quand tu as vu mon tableau. Quand tu as vu « Bonne fête papa » en grosse lettre blanche sur mon tableau noir. Je voulais simplement que tu saches que lorsque je l’ai écrit, j’ai pleuré, ça m’a pris un temps fou à écrire ces treize petites lettres-là, pas par manque d’inspiration, mais parce que chaque lettre était aussi lourde que les quatorze années qui nous séparent de lui. Je sais que le temps passe et que les souvenirs semblent toujours aussi lourds pour toi. J’imagine que c’est normal à quelques parts, tu n’as pas vécu la même chose que moi, du moins pas de la même manière. Quand je te dis que la mort fait partie de la vie, simplement pour que toute cette expérience soit plus acceptable, plus douce, toi tu veux raccrocher, t’en aller, ne plus en parler. Je ne tente jamais de te retenir, je sais que ça fait mal, je ressens ce mal qui t’habite, c’est un peu pour cela que j’insiste pour alléger ta peine. Maintenant, tu essaies même de reproduire l’événement, en vrai, pas juste dans ta tête, encore et encore, tu entres dans cette croisade pour la vie en t’attachant à un autre qui disparait peu à peu. J’aimerais te prêter ma tête, simplement pour que tu puisses accepter qu’il soit parti, qu’il partira, qu’il ne s’en sortira pas, qu’il ne reviendra pas. Je vois toujours cette tristesse dans tes yeux, j’aimerais tellement la soulager, te donner un moment de répit, ne serait-ce qu’une minute. Je vois encore cette vague qui arrive, qui repartira avec celui que tu aimes, qui te laissera seule sur la rive, les yeux vers l’horizon, à chercher papa dans le creux d’une vague, en attendant qu’il refasse surface. N’oublie jamais que quand tu seras pris dans ce creux de vague, je serai là à côté de toi parce que je t’aime maman.





J’ivre

2 10 2018

Il fait frais, il fait froid, un peu comme mon verre, un peu comme moi. Le mercure doucement descend un peu comme mes verres, un peu indécents. À la recherche de chaleur, à la recherche d’un toit, de toi, de moi, je ne sais pas. Je m’assois sur un tabouret, tout bourré, sentant un peu la fumée, sans feu. Je recommence à outrance, en espérant que ça change, en espérant toi que je ne connais pas. Il est dans tes yeux le feu, sans fumée, sans moi. Il brille de mille feux, sans fumée, sans bois. Je bois, sans fumée avec ce feu à côté de moi, dans tes yeux, je le veux, je le vois, je le bois. Je me vide à verre plein et je me plains à verre vide. J’ai cette tendance et je recommence, j’ai du rythme à outrance. Je ne tente jamais ma chance. Je n’ai peut-être pas assez froid. Ou peut-être trop froid, le coeur gelé, sans haut-le-coeur, encore, mais sans être sans coeur. J’ai pris froid quelquefois, quelque part ou quelqu’un, il y a quelque temps, je ne sais plus pourquoi, mais j’ai froid. Puis je pense à toi, souvent sans vraiment prendre le temps, parce que ça arrive, sans que je sois toujours ivre. Quand mes yeux tombent dans les tiens, au lieu de t’embrasser je bois chaque fois sans fin. Mes lèvres se taisent à tort. Puis viens le temps où tout ceci prend fin, où je paie en vain et où je m’en vais. Dehors je vais, il fait toujours froid, mais beaucoup moins que moi. J’ivre au lieu de vivre sans savoir ce qui m’arrive. Quelque chose fond ou je confonds à boire tous ces fonds sans fin, toujours je me retiens.





Chercher le trouble

22 07 2018

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliquer ? J’ai payé plus de trois cents dollars pour me faire démolir la gueule, je ne me suis même pas rendu au dernier round. Il m’a fallu seulement le 13e pour que je le sente profond, une boule dans la gorge, de l’eau dans le coin des yeux, un punch directement là où ça fait mal. Je le savais un peu avant même de me lancer dans l’expérience. Si j’avais à en choisir un, ça aurait été celui-là, celui-là même du pourquoi j’étais là, parce que c’est toi qui m’y as mené quelque part. J’ai quand même décidé de le faire, par nostalgie, par masochisme, par inconscience, pour prendre conscience. J’ai manqué partir, pour pleurer en boule dans un coin, mais je suis resté là au grand soleil à me calmer, à tenter de reprendre mon souffle, tenter de me convaincre que j’avais fait la bonne affaire. La bonne affaire… relativement j’ai surement raison, sur le coup, quel coup! J’ai voulu être sûr de mon coup, j’ai pris 31 représentations en 20 jours, rien de moins, que du bon cinéma sinon, que la fille qui se transforme en sirène, t’aurais vraiment aimé, plus pour la forme que pour le film. Les douze premières fois, je t’ai cherché du regard, à travers la foule, dans les avants, les pendants ou les après-représentations. La 13e fois je savais que c’était elle là, ça avait tellement de sens, je savais même d’où tu arriverais, c’est toi qui m’avais montré le chemin. Quand je t’ai vu, le bonheur s’est transformé rapidement de joie, à malaise pour finir en tristesse. T’étais pas seule, qu’est-ce que je croyais. J’ai toujours été un grand rêveur, celui qui s’accroche trop longtemps pensant que ça va changer. L’éternel positif, qui voit le bon derrière chaque personne, qui se pète la face dans le mur pour les mêmes raisons. Je t’ai toujours voulu heureuse, j’espère que tu l’es maintenant, semble que je ne t’aimais pas comme tu le voulais, c’est un peu comme ça dans la vie, on s’attend toujours à quelque chose de différent, on s’autoconvainc que c’est une bonne idée, quand on recule, on pense encore que c’est une bonne idée. Du moins moi j’y crois. Je me suis rendu compte d’une chose, que même si je pense tous les jours à hier, que je fais du bruit pour me rendre compte d’aujourd’hui, je sais que demain ça passera, ça toujours passé, là c’est juste que je n’étais pas rendu là, ça m’a pris par surprise. C’est quand même moins cher qu’une thérapie que d’aller voir des films pendant 20 jours.